Le Lac Tchad peut-il disparaître ?

Depuis sa découverte, en 1823, le Tchad n’a cessé de présenter des fluctuations de niveau qui modifient considérablement le tracé de ses contours apparents.
Au moment des sécheresses des années 1970 à 1980 la nappe d’eau s’est considérablement réduite et les inquiétudes très fortes sur la disparition du Lac Tchad se sont développées. Mais depuis 2000, la tendance s’est inversée : en 2013, avec une superficie inondée de 14 800 km2, le lac avait une configuration très comparable à celle de 1908, date de la première cartographie effectuée par la mission du Général Tilho. En 2014, 14 chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) estimait que le lac Tchad n’est pas spécialement menacé par le réchauffement climatique. Pourtant, l’idée d’une menace de disparition du lac est à l’origine d’un projet de transfert des eaux de l’Oubangui vers le Chari afin de recharger le lac dont le coût est évalué entre 6 et 7 milliards de dollars.

Les craintes sur l’assèchement du Lac Tchad sont récurrentes depuis sa découverte en 1823

Dans un article des Annales de Géographie de 1989 intitulé « Les variations extrêmes du lac Tchad: l’assèchement est-il possible ? »[44] les auteurs B. Powaud et J. Colombani Directeurs de Recherche de 1’O.R.S. T.O.M. rappelaient que soixante ans auparavant en 1925 , dans les mêmes Annales de Géographie le Général Jean Tilho évoquait la disparition possible du lac Tchad. Le Général Jean Tilho rappelait que  depuis sa découverte, en 1823, le Tchad n’avait cessé de présenter des fluctuations de niveau qui modifient considérablement le tracé de ses contours apparents.  Ces variations amenaient l’auteur à s’inquiéter des possibilités de dessèchement et de disparition du lac. Géraud Magrin géographe, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), lors d’un interview donné à Jeune Afrique [45]en marge des travaux du 8e Forum mondial sur le développement durable N’Djamena en  octobre 2010 a déclaré :

« Il n’y a pas d’assèchement du lac Tchad depuis une trentaine d’années. Depuis la fin des années 70, les scientifiques s’accordent sur le fait que le lac  est stable, à un niveau de petit lac qu’il a déjà eu  par le passé. »

En 2014, 14 chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ont réalisé une étude pour la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) qui estimait que le lac Tchad n’est pas spécialement menacé par le réchauffement climatique. Géraud Magrin qui conduisait cette étude  a déclaré à RFI Afrique [46]:

« Scientifiquement, aujourd’hui, on ne peut pas dire si le réchauffement climatique se traduira par davantage de pluviométrie sur le bassin amont du lac Tchad et donc davantage d’eau dans le lac Tchad ; ou par une baisse de l’eau dans le lac. Nous ne sommes pas capables de le dire. Il n’y a aucune certitude ».

Le lac Tchad a toujours beaucoup varié.

Les inquiétudes très fortes sur la disparition du Lac Tchad se sont développées au moment des sécheresses des années 1970 à 1980 au cours de laquelle sa nappe d’eau s’était considérablement réduite. Au cours du XXe siècle, 4 états du lac ont été identifiés : « grand Tchad », « moyen Tchad », « petit Tchad » et « petit Tchad sec ». Depuis les temps géologiques, il y a des variations très importantes. A l’échelle du XXe siècle, le passage d’un état à l’autre peut se faire en quelques années. Ce lac est organisé en deux cuvettes, séparées par une grande barrière. La cuvette sud est alimentée directement par le Chari. Lorsque la crue est faible, la cuvette nord n’est pas alimentée. C’était le cas à cette époque où l’on parlait de « petit Tchad sec ». Depuis les années 1990 à 2000, le lac est dans sa configuration «petit Tchad», mais pas de «petit Tchad sec» ». Selon Jean Maley et Robert Vernet[47], Le lac Tchad, qui est actuellement alimenté à près de 85 % par les apports fluviatiles du Chari et du Logone, présente des fluctuations qui reflètent surtout l’évolution climatique de la zone soudano-guinéenne où tombent l’essentiel des pluies. Lors des épisodes arides, il peut servir de zone refuge. En revanche, durant certaines périodes très humides, il peut aussi se transformer en mer intérieure, appelée MégaTchad, et atteindre la taille de la mer Caspienne, comme lorsque les pluies ont beaucoup augmenté à l’Holocène moyen.

Variation des niveaux du lac Tchad au cours du dernier millénaire

Les fluctuations du Lac Tchad  du 12ème au 20ème siècle sont représentées dans le schéma ci-dessous extrait de l’article de Jean Maley et Robert Vernet[48] :

Lac Tchad

Au 12ème siècle la végétation sahélienne autour du lac Tchad était nettement plus développée qu’actuellement, et donc associée à des pluies régionales plus importantes. À cette époque, du fait des pluies plus importantes, la zone sahélienne devait être dans son ensemble nettement plus humide. Vers le début du 15ème siècle, le climat s’est dégradé à nouveau. Les écoulements du Chari et du Logone ont fortement diminué, et ils ont été si faibles vers le milieu du XVe siècle que la partie méridionale du lac Tchad s’est complètement asséchée. On estime que cet assèchement dura environ 25 années (entre 1440 et 1470 environ). Vers la fin du 15ème siècle, les conditions climatiques s’étant améliorées, le lac Tchad retrouva un niveau moyen et des fluctuations plus limitées jusque vers la fin du 16ème siècle. Durant tout le 17ème siècle et jusque vers le début du18ème siècle, le niveau du lac Tchad se situait alors vers 286 m. À partir du début du 18ème siècle, le climat s’est rapproché de l’actuel, marqué par quelques brèves phases plus sèches, comme vers le milieu du 18ème siècle. A partir du début du 18ème siècle et jusqu’à nos jours, le niveau du lac varie fréquemment[49]:

  • Point bas vers 1770, point haut vers 1810, nouveau point bas vers 1840, nouveau point haut vers 1880 ;
  • En 1908, le lac n’était plus qu’un marécage avec deux petits bassins au nord et au sud, puis son niveau augmente  ;
  • En 1963 le lac couvre, selon les sources, de 22 903 à 25 000 km2 ;
  • en 2001 sa superficie descend à  4 000 km2 ;
  • en 2008, ses dimensions sont de 30 km sur 40 km à l’embouchure du fleuve Chari – (Logone) pour une superficie de 2 500 km2 : le lac Tchad couvre moins de 10 % de la surface qu’il occupait dans les années 1960.

Réagir à une représentation simpliste de la régression du lac Tchad

En décembre 2015 dans un article intitulé « Lac Tchad : mythes et réalités environnementales »  le journal Libération à interviewé Roland Pourtier, Professeur émérite de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, président de l’Association de géographes français, membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer, co-auteur d’un atlas sur le Lac Tchad[50]. Nous reproduisons de larges extraits de cet interview  de Roland Pourtier au journal Libération[51] :

(les inter titres sont de l’auteur de cet article) :

 « Il fallait aussi réagir à une représentation simpliste de la régression du lac construite à partir d’une série d’images de la NASA montrant la tache bleue des eaux lacustres, cernée d’un jaune censé figurer les sables du désert, se rétrécir année après année, annonçant sans le dire un destin funeste comparable à celui de la Mer d’Aral. Cette image reprise à leur compte par la plupart des responsables politiques de la région et par quelques ONG qui font commerce du catastrophisme a contribué à brouiller la compréhension des problèmes du lac Tchad. Une particularité essentielle du lac Tchad tient au fait qu’il n’est qu’une grande flaque d’eau, très peu profonde (de 1 à 3 mètres) et soumise à une intense évaporation ; une petite variation du débit de son principal tributaire, le Chari, se traduit par d’importantes variations de la superficie du lac. Celles-ci sont d’ailleurs difficiles à mesurer, car une grande partie du lac est en réalité un vaste marécage. Les eaux libres – celles des images de la NASA – ne représentent qu’une partie des surfaces en eau. L’autre partie est colonisée par des plantes aquatiques ; les riverains y taillent des chenaux pour circuler avec leurs pirogues. On entend dire que la surface en eau du lac aurait été réduite de 90% depuis le début des années 1970 et ne couvrirait plus que de 2500 km2. Il est vrai que les sécheresses sahéliennes des années 1970-1980 ont entraîné une importante rétraction du lac.

Mais depuis 2000, la tendance s’est inversée.

La surface en eau du lac ne cesse de fluctuer. Dans les années 1950-1960, elle a atteint jusqu’à 25 000 km2 avant de régresser. En 2013, avec une superficie inondée de 14 800 km2, le lac avait une configuration très comparable à celle de 1908, date de la première cartographie effectuée par la mission Tilho.

Il n’y a aujourd’hui qu’une menace : Boko Haram

Autre donnée du problème : la baisse du niveau lacustre a été une bénédiction pour les agriculteurs qui y ont trouvé de riches terres de culture. Les périphéries exondées du lac sont devenues le grenier vivrier de la région, en particulier de N’Djamena et Maiduguri. Les éleveurs, ceux notamment du fameux boeuf Kouri, ont aussi profité de l’exondation de pâturages. Seuls les pêcheurs déplorent une perte de ressource. Depuis les années 1970, la région du lac est ainsi devenue très attractive dans un Sahel en crise, une terre d’immigration. Une remontée du niveau lacustre serait pour beaucoup une catastrophe. Il n’y a aujourd’hui qu’une menace : Boko Haram. A court et moyen terme la lutte contre Boko Haram l’emporte sur toute autre considération.

Le syndrome du barrage d’Assouan[52]

Le long terme est celui de spéculations hasardeuses. La compilation de l’ensemble des modèles prédictifs du GIEC a montré que la région du lac Tchad était une de celles où l’incertitude climatique était la plus forte en Afrique. Il n’empêche, l’idée d’une menace de disparition du lac s’est instillée dans les esprits. Elle alimente des discours récurrents déconnectés de la réalité, et milite pour un transfert des eaux de l’Oubangui vers le Chari afin de recharger le lac : les quelques 6 à 7 milliards de dollars en jeu dans les projets les plus récents ont les yeux de Chimène. Mais dans tout cela on oublie que le principal facteur qui va peser sur l’avenir est d’ordre démographique. Tétanisés par le réchauffement de la planète, les négociateurs de la COP 21 ont fait l’impasse sur un risque majeur, celui de l’explosion démographique de l’Afrique tropicale. Le lac Tchad, comme l’ensemble très vulnérable des régions sahélo-sahariennes est directement concerné par ce défi qui s’ajoute à ceux de l’atténuation et de l’adaptation au réchauffement climatique.

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[44] Annales de géographie  No 545 – Janvier-Février 1989 http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_31-32/36060.pdf

[45] http://www.jeuneafrique.com/183909/societe/g-raud-magrin-il-n-y-a-pas-d-ass-chement-du-lac-tchad-depuis-trente-ans/

[46] http://www.rfi.fr/afrique/20140404-lac-tchad-menace-rechauffement-climatique-geraud-magrin-ird

[47] Peuples et évolution climatique en Afrique nord-tropicale, de la fin du Néolithique à l’aube de l’époque moderne  (http://afriques.revues.org/1209#tocto1n2)

[48] Peuples et évolution climatique en Afrique nord-tropicale, de la fin du Néolithique à l’aube de l’époque moderne  (http://afriques.revues.org/1209#tocto1n2)

[49] https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_Tchad

[50] Edité par la revue Passages, l’Atlas du lac Tchad a fait appel aux compétences de 46 chercheurs, africains et européens, sous la direction scientifique de Géraud Magrin (Université de Paris 1), Jacques Lemoalle (IRD) et Roland Pourtier.

[51] [51] http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2015/12/13/le-lac-tchad-mythes-et-realites-environnementales/

[52] note de l’auteur : les bénéfices générés par la construction du barrage d’Assouan en Egypte en 1954 (alimentation en eau, régulation des crues du Nil, fourniture en électricité), ont-ils  compensé les désastre écologique et humain qu’il a entraînés  ? rien n’est moins sûr

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